Cardinal Sarah : « La grande victoire de la Manif pour tous, c’est d’avoir redonné de la vigueur aux familles »

SarahNi langue de buis, ni langue de bois. Entretien exclusif d’Aleteia avec le cardinal guinéen Robert Sarah, en visite dans l’Hexagone.

Guerre liturgique, critique du Pape, Manif pour tous, islam et islamisme, grandeur de l’Afrique… Présent à Paris durant quelques jours à l’occasion de la sortie de son livre Dieu ou rien, rédigé en collaboration avec l’écrivain Nicolas Diat, le nouveau préfet de la Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements a répondu aux questions d’Aleteia.

Éminence, dans votre livre Dieu ou rien, vous évoquez à plusieurs reprises la « guerre liturgique » qui divise les catholiques depuis plusieurs décennies. Guerre d’autant plus regrettable, dites-vous, que sur cette question, ils devraient être particulièrement unis. Comment sortir aujourd’hui de ces divisions et réunir tous les catholiques autour du culte rendu à Dieu ?
Cardinal Robert Sarah :
Le Concile Vatican II n’a jamais demandé de rejeter le passé et d’abandonner la messe de saint Pie V, qui a engendré de nombreux saints, ni même de laisser le latin. Mais il faut en même temps promouvoir la réforme liturgique voulue par le Concile lui-même. La liturgie est le lieu donné pour rencontrer Dieu face-à-face, Lui apporter toute notre vie, notre travail ; et faire de tout cela une offrande à sa gloire. On ne peut pas célébrer la liturgie en nous armant : en portant sur nos épaules un armement de haine, de lutte, de rancœur. Jésus l’a dit Lui-même : « Avant de présenter ton offrande, va d’abord te réconcilier avec ton frère ». Dans ce « face-à-face » avec Dieu, notre cœur doit être pur, débarrassé de toute haine, de toute rancœur. Chacun doit éliminer de son cœur ce qui peut assombrir cette rencontre. Cela suppose que chacun soit respecté dans sa sensibilité.

N’est-ce pas justement ce que Benoît XVI souhaitait ?
Cardinal Sarah :
Oui, c’est le sens du motu proprio Summorum Pontificum (juillet 2007, ndlr). Benoît XVI a mis beaucoup d’énergie et d’espoir dans cette entreprise. Hélas, il n’a pas totalement réussi car les uns et les autres se sont « cramponnés » à leur rite en s’excluant mutuellement. Dans l’Église, chacun doit pouvoir célébrer selon sa sensibilité. C’est une des conditions de la réconciliation. Il faut aussi porter les gens à la beauté de la liturgie, à sa sacralité. L’Eucharistie n’est pas un « repas entre copains », c’est un mystère sacré. Si on la célèbre avec beauté et ferveur, on arrivera à une réconciliation, c’est évident. Toutefois, il ne faut pas oublier que c’est Dieu qui réconcilie, et cela va prendre du temps.

Dans un chapitre sur les Papes, vous évoquez les critiques dont ils ont été l’objet, au sein même de l’Église. François n’y échappe pas : certains catholiques critiquent son style, ce qu’il fait, ce qu’il dit, ses expressions… On sent par ailleurs qu’une aile de l’Église ne lui fait pas confiance pour garder le dépôt de la foi. Quelle doit être l’attitude des fidèles par rapport au Pape ? Un catholique peut-il critiquer le successeur de Pierre ?
Cardinal Sarah :
 La réponse est très simple, elle tient dans ces questions : que penser d’un fils ou d’une fille qui critique son père ou sa mère publiquement ? Comment les gens pourraient-ils avoir du respect pour lui ? Le Pape est notre père. Nous lui devons respect, affection et confiance (même si les critiques ne semblent pas le déranger). À travers certains écrits ou déclarations, d’aucuns pourraient avoir l’impression qu’il pourrait ne pas respecter la doctrine. Personnellement, je lui fais totalement confiance et j’encourage tout chrétien à faire de même. Il faut être serein et tranquille, car dans la barque qu’il dirige, il y a Jésus avec lui, qui a dit à Pierre : « J’ai prié pour toi, pour que tu renforces la foi de tes
frères »
. Un conclave est une action de Dieu, c’est Dieu qui donne un Pape à l’Église. Dieu nous a donné François pour diriger l’Église aujourd’hui.

Que dire à ceux qui prétendent qu’il n’était pas le « candidat de l’Esprit Saint » ?
Cardinal Sarah :
Je leur pose cette question : sont-ils en contact direct avec l’Esprit Saint ?

À propos des « pouvoirs qui en Europe cherchent à empêcher les catholiques d’user de leur liberté », vous écrivez : « La Manif pour tous donne un exemple d’initiatives nécessaires. Elle fut une manifestation du génie du christianisme ». Éminence, soutenez-vous les chrétiens qui sont descendus par milliers dans la rue pour manifester leur attachement à la famille et dire que chaque enfant a besoin d’un père et d’une mère ?
Cardinal Sarah : 
Notre mission, en tant que chrétien, est de témoigner de notre foi. Nous savons que la famille est une réalité voulue par Dieu. Nous savons ce qu’elle représente pour l’Église et la société : sans elle, il n’y a pas d’avenir, ni pour l’une, ni pour l’autre. La Manif pour tous rentre donc dans le témoignage de foi des chrétiens, qui défendent cette réalité. Je n’hésite pas à l’affirmer : je soutiens parfaitement cette manifestation dans ses différentes éditions. Elles sont l’expression de la fidélité à l’Église et à la foi.

Pourtant, à première vue, elles ont échoué !
Cardinal Sarah : 
Le Christ aussi, apparemment, a échoué : après trois ans de vie publique, il a été tué, mis au tombeau et le tombeau a été scellé ! Mais il est ressuscité et a vaincu le mal. La Manif pour tous, dans ses différentes expressions, n’a pas pu empêcher les décisions des politiques. Mais elle a obtenu une grande victoire : elle a réussi à redonner de la vigueur aux familles. C’est sa grande victoire. À cause de cela, elle doit se poursuivre. Ce n’est pas un acte ponctuel. Il faut continuer à écrire, sortir, manifester ! Il faut aussi encourager des foyers solides qui se battent pour que l’amour continue et ne meure pas.

Que voulez-vous dire ?
Cardinal Sarah : 
L’amour est comme une fleur dans le désert, que l’on doit arroser et clôturer pour empêcher que les bêtes ne la mangent. Avec quoi clôture-t-on l’amour ? Avec l’attention quotidienne. Avec quoi l’arrose-t-on ? Avec le pardon. Il faut aussi veiller à ce que cette plante soit soignée, par la prière, la rencontre et le dialogue. Sans cela, la plante, l’amour meurent. Une plante ne peut pas survivre si elle n’est pas entretenue. Toutefois, le grand jardinier c’est Dieu. Si une famille Le rejette, elle ne dure pas. Manifester, c’est bien. Mais il faut soigner nos familles. Il faut veiller à ce que l’amour, don précieux, soit maintenu vif dans le cœur des conjoints et vécu en famille.

En Europe, la place grandissante de l’islam et sa radicalisation dans la société suscitent l’inquiétude. Vous qui venez d’un pays à majorité musulmane où chrétiens et musulmans vivent en paix, et qui parlez de l’islam comme d’« une religion fraternelle et pacifique », quel est votre sentiment à cet égard ?
Cardinal Sarah : 
D’où vient notre peur ? L’islam est présent en Europe depuis longtemps et on n’en a jamais eu peur. C’est vrai que les musulmans étaient moins nombreux. Mais à l’époque, la foi était plus forte. Aussi, le sentiment de menace n’existait pas ou peu. En Guinée, il y a 5% de catholiques pour 73% de musulmans. Mais nous n’avons pas peur les uns des autres. Au contraire, nous nous stimulons mutuellement à travers la fidélité à notre foi. Face aux musulmans, chez qui l’importance de la prière, comme communication directe avec Dieu, est centrale, les chrétiens doivent se demander : suis-je aussi fervent alors que je crois au vrai Dieu, manifesté à travers le Christ ? Est-ce que moi aussi je jeûne ? Dieu n’est pas quelqu’un avec qui on est en contact de façon occasionnelle, quand on a le temps. Il doit être premier : dans la famille, dans la société… Tout chrétien est appelé à accentuer sa relation avec Lui. La prière de part et d’autre est également nécessaire pour que tout le monde vive en paix.

 À ce propos, vous racontez volontiers une légende musulmane…
Cardinal Sarah :
Oui, c’est l’histoire d’une bergère considérée comme un peu folle, dont les moutons cohabitent pacifiquement avec les loups. Alors qu’on lui demande des explications, elle répond : « J’ai amélioré mes rapports avec Dieu, et Dieu a amélioré les rapports entre les loups et mes moutons ». Dieu donne la paix entre les hommes, à travers la prière.

On est loin des comportements violents de l’islam radical ! Comment les expliquer ?
Cardinal Sarah :
Les caricatures qui visent (entre autres) l’islam ne favorisent pas la cohabitation fraternelle. Le Pape l’a dit : on n’insulte pas la foi des autres. On n’a pas le droit, parce qu’on ne partage pas la foi de quelqu’un, de l’insulter et de le caricaturer. Cela doit cesser ! Mais les vrais musulmans n’ont jamais assassiné personne. Ceux qui décapitent, crucifient ou égorgent au nom de Dieu s’en font une idée sur laquelle il projette toute leur violence. Chez nous, les musulmans sont horrifiés par ces crimes et ces êtres, qui n’ont d’homme que le nom.

Face à l’islam, pensez-vous que l’Occident joue avec le feu ?
Cardinal Sarah :
Comme l’avait souligné Benoît XVI, qui s’en inquiétait, le rejet de Dieu ne s’est jamais vérifié avec autant de force qu’aujourd’hui. Si l’Occident ne revient pas à sa culture et ses valeurs chrétiennes, ce peut être un danger mortel. Mais je pense qu’un temps viendra, où il prendra conscience qu’on ne peut pas continuer à vivre sans Dieu. À ce sujet, l’Afrique peut l’aider.

Dans votre livre, vous parlez beaucoup de l’Afrique, de ses souffrances, du colonialisme idéologique dont elle est l’objet, mais aussi de ses valeurs. Selon vous, que peut-elle apporter aujourd’hui au monde et à l’Église ?
Cardinal Sarah :
 Dieu a toujours impliqué l’Afrique dans son projet de Salut. C’est elle qui a sauvé Jésus, au moment de la fuite en Égypte. C’est encore un Africain, Simon de Cyrène, qui L’a aidé à porter sa croix. L’Afrique a beaucoup souffert. Ses valeurs ont été niées (et le sont encore, à travers ce que François appelle le colonialisme idéologique, qui concerne notamment la théorie du genre). Elle a connu l’esclavage. Sa souffrance a fait dire à saint Jean-Paul II (qui par ailleurs avait annoncé qu’elle étonnerait le monde, ndlr) qu’elle est « gravée dans la paume des mains du Christ crucifié ». Mais en quelques décennies, l’Église s’y est beaucoup développée, avec de nombreuses vocations sacerdotales et religieuses, au point que le bienheureux Paul VI l’a appelée « la nouvelle patrie du Christ ». Et comme par ailleurs l’Africain est profondément religieux et qu’on ne peut le séparer de Dieu, c’est lui qui va redonner Dieu au monde entier.

Peut-elle aussi donner le prochain Pape à l’Église ?
Cardinal Sarah :
 (rires) Mais ce n’est pas une question ! (Puis, après réflexion) C’est Dieu qui donne le Pape…

Et Nicolas Diat, co-auteur de Dieu ou rien et présent lors de cet entretien d’ajouter : « Demandez-le à Dieu ! Et si vous avez la réponse, donnez-la-moi ! ».

Propos recueillis pour Aleteia par Élisabeth de Baudoüin

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