Une possibilité pour l’Islam à partir de la récupération du sens de l’histoire

Le discours tenu par le Shaykh al-Azhar, Ahmad at-Tayyeb, le 22 février 2015 à La Mecque remet au centre de la discussion dans le monde islamique le problème de l’éducation et du takfîr.

Une rue dans le centre du Caire

Une rue dans le centre du Caire

Dans un discours prononcé récemment à La Mecque, le Shaykh al-Azhar a ouvert de nouveau le débat au sein du monde musulman sur le takfîr, la déclaration de mécréance. Pour résoudre la question, il faut toutefois une réorganisation radicale du système de l’éducation (pas uniquement religieuse) et, à un niveau plus profond, une récupération de la valeur du sens de l’histoire.

Dans le monde islamique actuel, « chacun pense qu’il est le véritable musulman et que tous les autres sont hors de la communauté ». Tel est, en synthèse, le diagnostic que le shaykh d’al-Azhar, Ahmad

at-Tayyeb, a réaffirmé lors de la Conférence islamique sur la lutte contre le terrorisme qui s’est tenue à La Mecque du 22 au 24 février. C’est, techniquement, le problème du takfîr, c’est à dire de la « déclaration de mécréance » par laquelle les groupes terroristes justifient leurs crimes ; un terme qui renvoie au débat théologique, aussi vieux que l’Islam, sur le statut du « grand pécheur » : reste-t-il croyant, ou est-il exclu de la communauté musulmane comme un païen ? Pour les djihadistes modernes, émules en ceci de l’antique secte des kharijites, la réponse est claire : quiconque ne se joint pas à leur cause n’est musulman que de nom et, donc, peut être légitimement tué.

Le diagnostic s’accompagne, dans le discours du shaykh, d’un sentiment de dégoût et d’une accusation : dégoût pour les djihadistes qui ont « des cœurs plus durs que la pierre » ; l’accusation, elle, vise les « forces néocolonialistes alliées au sionisme mondial » qui auraient tendu aux musulmans le piège du takfîr, selon le principe du divide et impera, « diviser pour régner ». Les musulmans de leur côté seraient tombés en masse dans ce piège, avec le résultat que « l’Iraq est perdu, la Syrie est en flammes, le Yémen déchiré, la Libye détruite ». Photographie synthétique mais précise du désastre qui « a obscurci l’image authentique de l’Islam en Orient et en Occident, presque, dirais-je, aux yeux mêmes de la nouvelle génération musulmane ».

L’éducation: une urgence

Même si ces réflexions peuvent sembler inédites au public occidental, il s’agit en réalité de considérations que le shaykh propose depuis des mois dans ses interventions publiques. La nouveauté réside plutôt dans la tentative d’identifier les causes du djihadisme : la pauvreté ou les abus subis dans les prisons ne suffisent pas à son avis à l’expliquer. Le véritable problème est l’éducation. Il n’y aura pas de solution « tant que nous ne contrôlerons pas l’instruction et l’éducation dans nos écoles et universités ».

Difficile de ne pas tomber d’accord sur cette affirmation de principe. Et pourtant, quelques précisions peuvent aider à mieux situer la proposition et ses limites. En bref, at-Tayyeb, et de nombreuses autorités religieuses avec lui, semblent estimer qu’il est possible d’effectuer une restructuration partielle de l’édifice du savoir islamique, une restructuration qui se limite à isoler et à réparer la lésion provoquée par le takfir, sans toucher aux structures portantes. Quelques considérations suggèrent toutefois la nécessité d’une intervention bien plus radicale, qui devra probablement toucher jusqu’aux fondements mêmes de l’édifice.

En premier lieu, il ne faut pas sous-évaluer l’ampleur de la crise qui investit aujourd’hui le système de l’éducation dans une grande partie du monde islamique. Historiquement, les pouvoirs coloniaux avaient laissé en héritage au Moyen Orient un réseau d’écoles à l’européenne, mais pensées uniquement pour l’élite. Une fois arrivés à l’indépendance, certains États ont choisi la voie de l’arabisation de l’instruction, qui s’est soldée toutefois en gros en une faillite. Aujourd’hui encore, dans presque tous les pays arabes, les matières scientifiques, après le niveau primaire, sont enseignées directement en anglais ou en français – élément qui certes n’aide pas à résoudre le dualisme entre sciences modernes et culture traditionnelle. Mais, surtout, les États postcoloniaux, à l’exception des monarchies pétrolières, ont assisté impuissants à l’effondrement de leur système éducatif du fait de l’explosion démographique, doublée parfois de politiques économiques insensées. En Égypte, aujourd’hui, les enseignants reçoivent un salaire dérisoire. En conséquence, beaucoup d’entre eux simplement n’enseignent pas et vivent en donnant des leçons particulières à ceux de leurs élèves qui peuvent se les permettre.

Un problème particulier afflige de surcroît l’éducation religieuse. Dans la plupart des cas, l’enseignement est donné à l’aide de manuels publiés par l’État dont les contenus sont parfois discutables. À vrai dire, il y a eu des améliorations ces dernières années, par exemple en Tunisie, au Liban, en Jordanie, mais il y a encore beaucoup de chemin à faire. Du reste, la formation elle-même des spécialistes en sciences religieuses n’est pas exempte de difficultés. Il n’y a pas que les kharijites à avoir brandi l’arme du takfîr, mais aussi, bien plus récemment, le mouvement wahhabite, pilier idéologique de l’Arabie Saoudite moderne. La monarchie saoudite pourra-t-elle à présent scier la branche sur laquelle elle repose ? Ce n’est pas une question de moindre importance pour évaluer les chances de succès d’une mobilisation anti-takfîr.

Changer le paradigme

À un niveau plus profond, il ne faut toutefois pas oublier que la plupart des djihadistes ne se radicalise pas à l’école, durant les heures d’enseignement islamique, ni dans les mosquées, expressions de l’Islam traditionnel, mais sur Internet. Il ne s’agit donc pas de changer quelques livres de texte, et peut-être non plus d’intervenir sur le discours religieux des oulémas, mais d’un climat général qui a besoin d’être modifié.

Ce travail pourrait trouver une aide fondamentale dans un élément apparemment secondaire : la récupération du sens de l’histoire. Dans la version qui domine aujourd’hui, l’histoire s’ouvre en effet pour la péninsule arabique avec un âge de l’ignorance (en arabe, jâhiliyya), qui correspond à l’époque préislamique, suivie – et c’est une rupture complète – de l’avènement de l’Islam. C’est une vision sans fondement historique et, surtout, théologiquement dangereuse, parce qu’elle tend à accréditer l’idée d’une foi pure qui se serait instaurée dans un contexte a-culturel. Ce n’est pas un hasard si l’idée de la jâhiliyya a été reprise par les grands idéologues djihadistes du XXe siècle, Sayyid Qutb en tête, pour juger les sociétés musulmanes de l’époque et rendre licite l’action armée contre les gouvernements – c’est-à-dire, encore une fois, le takfîr. Et c’est toujours de là que vient ce mouvement de répulsion envers le passé, qui, en un crescendo de radicalisation, en arrive tragiquement de nos jours aux manuscrits brûlés et aux statues frappées à coups de marteau que l’EIIL exhibe ces jours-ci sur le web. Devant tout cela, écrivait en guise de provocation l’intellectuel libanais Samir Kassir, « nous pouvons bien imaginer quelle révolution copernicienne ce serait que d’admettre l’existence d’un âge d’or antérieur à l’âge d’or! ».

Dans un autre sens, en revanche, on voit se perpétuer dans le monde islamique une vision idéalisée des premières décennies qui ont suivi la mort de Muhammad, période que l’on appelle époque des Compagnons, et considérée comme l’expression d’une perfection désormais impossible à atteindre. Dans ce cas aussi, il serait bon de tenir compte du fait que l’époque des Compagnons fut aussi une période de luttes intestines intenses, de trahisons, de meurtres, d’exploitation de la religion à des fins politique, – ce qui permettrait de se libérer du complexe qui veut que « le mieux est derrière nous ».

Ainsi, même sans en arriver à toucher le problème épineux de l’historicité des textes fondateurs de l’Islam, qui reste pour le moment l’apanage de quelques rares penseurs isolés, il serait possible d’introduire un regard critique sur le passé qui permette de considérer de manière plus créative les défis actuels, en se libérant de l’illusion que la solution a déjà été formulée par d’autres. Et si l’on y ajoutait, au niveau de la méthode, une plus grande attention à la dimension sapientielle, aujourd’hui totalement dévaluée au bénéfice d’une vision positiviste dans le domaine scientifique, et légaliste-littéraliste dans le domaine religieux, on pourrait espérer en un tournant réel dans le domaine de l’éducation, qui puisse déboucher également, de façon naturelle, sur l’abandon de la pratique du takfîr.

Dans le cas contraire, le discours officiel islamique restera toujours à la traîne des modes et des requêtes du moment. Après avoir sanctifié le nationalisme arabe, après avoir certifié la nature socialiste de l’Islam, après avoir viré du côté du libéralisme, ce même discours s’apprête aujourd’hui à condamner le takfirisme. Demain, qui sait.

Martino Diez

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