Homélie de Mgr Barthélémy Adoukonou, secrétaire du Conseil Pontifical pour la Culture, aux obsèques de feu Président ZINSOU

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En juillet-Août 1960 ; à la fin de ma classe de 1ère, Mgr Gantin, fraîchement Archevêque de Cotonou, m’avait demandé de passer les vacances à la maison des œuvres d’alors, avec son Vicaire Général, le Père Adimou. Ce dernier m’envoya assurer de cours de vacances de latin et de grec aux enfants du Ministre Emile Derlin Zinsou. C’est ainsi que j’ai connu la famille de l’illustre défunt autour de qui nous sommes rassemblés. Il m’a entouré depuis lors d’une affection paternelle et de cette amitié dont chacun témoigne de la fidélité légendaire. Vous comprenez tous que ses enfants, devenus mes frères et sœurs, m’aient demandé de faire l’homélie à l’occasion des obsèques de notre père commun. Je les en remercie et je remercie également Son Excellence Mgr Antoine Ganyé, Archevêque émérite et administrateur apostolique de cet Archidiocèse, d’avoir bien voulu accueillir cette demande des enfants, connaissant lui-même les relations qui me lient au Président défunt.
Frères et sœurs, les textes de l’Ecriture, que nous d’entendre retentissent sur deux points majeurs dans l’assemblée, aussi nombreuse que diverse, que nous constituons en ce moment autour de Jésus-Christ et de son fidèle Emile Derlin Zinsou retourné à Lui :
-« Si nous sommes infidèles, Lui restera fidèle, car il ne peut se renier Lui-même » (2Tim 2, 13) et
-« Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il reste seul, mais s’il meurt, il porte du fruit en abondance » ( Jn 12,24).
St Paul nous a dit et nous le croyons, ensemble avec Emile Derlin Zinsou, « si Christ n’est pas ressuscité, vaine est notre foi » (1Co 15,17). En recevant Emile Derlin Zinsou pour la dernière fois au cœur de la sainte Eucharistie, l’Eglise chante toute sa foi « si nous mourons avec Lui, avec Lui nous régnerons » (2Tim 2, 11). C’est ce qu’il y a de plus central et de plus essentiel dans la foi chrétienne catholique : la confiance dans la Miséricorde ! Et je crois, je sais que Emile Derlin Zinsou l’a cultivée, l’a espéré et l’a chantée dans cette Eglise de toute sa foi.
En homme de foi et de culture chrétienne authentique, Emile Derlin Zinsou vivait de cette certitude de l’amour miséricordieux de Dieu manifesté en Jésus-Christ. Ainsi, comme Président chrétien, il vivait, je ne dirais pas en avance sur son temps, mais en hauteur par rapport à son temps. Il vivait tendu vers la réconciliation de tous les peuples, réalisés sur la Croix par Jésus-Christ. C’est la raison pour laquelle il était fédéraliste en Afrique, universaliste au plan mondial. Il était convaincu que la Croix avait définitivement introduit l’amour dans l’histoire comme sa seule fin digne de Dieu. Cette fin ne demande qu’une chose : être vécue comme la seule fin digne de l’homme lui aussi, parce que seule elle est digne de Dieu. L’enjeu, c’est de la vivre dans l’humilité, la modestie et la charité. C’est ce qu’on appelle la vie chrétienne. Et pour sa part, Emile Derlin Zinsou s’appliquera à la vivre et à la porter, de toute son énergie, sur le front politique, selon cette idée généralement attribuée au Pape Pie XI : « la politique est la plus haute forme de la charité »
A sa naissance, son grand-père lui avait donné comme troisième prénom Dê-wê-lin (devenu Derlin) – le Père dispensateur de toutes les grâces a distingué cet enfant-. Ce vieillard avait raison d’accueillir son petit-fils comme un don de Dieu, non seulement pour lui, mais aussi pour le Dahomey qui deviendra « sa patrie bien-aimée ». Il y a presque 100 ans donc, c’était l’action de grâce jubilante parce qu’un vieillard avait conscience d’avoir reçu de Dieu une grâce insigne.
Mais aujourd’hui, nous, Béninois, Africains, amis venus de tous horizons, face à cette dépouille, avons-nous aussi conscience qu’à travers le Président Zinsou, une grande mission s’achève en faveur de notre commune patrie, le Bénin, et envers la terre natale Afrique ? Avons-nous conscience de porter en terre une graine d’humanité que nous aimerions voir porter beaucoup de fruit et grâce à son Maître et Seigneur Jésus-Christ qui a dit « si le grain de blé tombé en terre meurt… il porte beaucoup de fruit » ?
Frères et sœurs, maintenant que Emile Derlin Zinsou est appelé à rendre compte à Dieu de sa mission, l’Eglise ne nous demande pas tout simplement de prier pour lui et de nous tenir à l’écart, à l’extérieur de son procès devant la Cour suprême céleste, comme hélas nous ne l’avons que trop fait face au procès de Jésus-Christ lui-même qui dure à travers l’histoire du Monde et qui devrait constamment interpeler notre vécu quotidien. Je crois, chers amis, que tout décès de grande personnalité, -ecclésiastique ou laïque-, est une occasion pour nous de faire notre examen de conscience sur la part de responsabilité qui a été la nôtre dans la réussite ou dans l’échec de la mission qui était la sienne.
Cet examen de conscience est particulièrement facile et surtout nécessaire, quand il s’agit d’un acteur de notre histoire récente, de notre indépendance notamment, d’un acteur honnête, droit, sincère, intelligent, profondément croyant, très respectueux des autres quels qu’ils soient, humble et aimant les humbles, discret sans ostentation aucune…, comme l’était Emile Derlin Zinsou, avec lequel nous avons eu pourtant un contentieux célèbre : notre refus d’entrer dans sa vision de l’auto-prise en charge, que nous avions ironiquement appelée « zinsoutakouè ».
Le Président défunt nous quitte en cette Année de grâce qui est Année du temps favorable, Année de la Miséricorde. Si dans l’horizon de la Grâce, nul ne participe à la Miséricorde, qui ne se mette lui-même en chemin authentique de conversion, il me semble que, dans l’horizon de la prospérité sociale, aucun pays ne se développe s’il n’a le courage de se remettre en question et d’amorcer un vrai chemin de responsabilité. Le rejet que manifesta le Dahomey/Bénin à Emile Derlin Zinsou dans sa mission est un point majeur de notre histoire récente qui appelle aveu et conversion. Nous aimons à répéter sans cesse « Dieu aime le Bénin », mais Dieu aime aussi les autres pays ! Gardons-nous de mal comprendre l’amour miséricordieux de Dieu. Rien ne nous serait plus fatal. A cet égard, l’enseignement de St Augustin reste toujours valable, qui dit : « Celui qui t’a créé sans toi, ne te sauvera pas sans toi » (Serm. 169,13). S’il est vrai que notre pays a été gratifié par le Père Miséricordieux de tant de dons, il est tout aussi vrai que nous avons laissé passer tant d’opportunités historiques, par manque de courage ou par malin génie. Puisque Dieu aime le Bénin -et il l’a montré tant et tant de fois- il est grand temps que le Bénin aussi montre à Dieu qu’il l’aime, en devenant toujours plus digne, toujours plus responsable, en se construisant, non seulement comme « havre de paix », mais également comme « maison de prospérité », où il fait véritablement bon vivre pour chacun et pour tous.
Ecoutons Emile Derlin Zinsou nous parler :
«Quand on me demande à quel moment j’ai commencé à m’intéresser à la politique, je réponds habituellement ‘‘Je ne sais pas ; je suis né dans la politique’’ ». Ce n’est pas une boutade. Si la politique est, comme je le crois, la préoccupation de la vie de la cité, de l’organisation de celle-ci au profit de tous les hommes, pour leur pleine évolution dans tous les domaines, les mêmes chances données à tous d’une vie heureuse dans la solidarité et la paix, si c’est cela la politique, alors vraiment je l’ai trouvée au berceau » (En ces temps-là, p.20).
C’est ainsi qu’il s’exprime dans son grand livre « En ces temps-là… » que je me permets de présenter comme son Testament pour les bâtisseurs des cités africaines d’aujourd’hui. Je me sens ici le devoir pressent de crier, surtout à l’adresse de tous les jeunes, présents dans cette église, ou partout ailleurs, à m’entendre : « Retenez bien ce que Emile Derlin Zinsou vient de nous donner comme définition de la politique ; et prenez tous de ses mains le flambeau de la vocation politique comme chemin de sainteté ! » Tenons-en par ce fait.
En 1968, quand les jeunes cadres militaires en crise appelèrent Emile Derlin Zinsou au palais présidentiel pour qu’il prenne les rênes de la nation dahoméenne dans l’impasse, savez-vous ce qu’il se fit ce jour-là ? D’accord, il soumit aussitôt les militaires autour de lui à un examen de conscience lucide sur l’identité de qui il était en vérité et entendait demeurer -un homme responsable, ayant de l’autorité et non une girouette ou un soliveau. Ensuite, il se rendit directement à la Cathédrale Notre-Dame des Miséricordes. A cette heure de la journée, souligne-t-il, la Cathédrale était vide, comme pour dire qu’il y a été en tête-à-tête filial avec Dieu, son Créateur et Père. De là, il se rendit au cimetière d’Akpakpa, sur la tombe de son père qui lui a inspiré, écrit-il, « un amour indicible de la patrie ; je voulais qu’il m’inspire ». En revenant enfin à la maison, il réveilla sa mère de la sieste et lui confia : « Maman, J’ai une grave décision à prendre, prie pour moi, que le Seigneur m’inspire et m’accompagne. Je sais qu’il t’écoutera. » (En ces temps-là, Pp.186-188) Voilà l’homme, le croyant et le politicien responsable. Catholique pratiquant, il savait écouter Dieu et implorer sa lumière et sa force. A des tournants-clés de sa longue carrière politique, Emile Derlin Zinsou parlera souvent, de « dignité humaine », de « responsabilité », de « lutte pour l’égalité des droits et devoirs », de « justice… » ; des thèmes de très grande densité éthique et spirituelle, qu’il s’efforçait de traduire en réalité concrète au bénéfice de tous. Et si une force historique quelconque se mettait de travers pour l’empêcher de les réaliser – personnes individuelles ou institutions -, il soulignait son désaccord, le criait au besoin, mais sans rancœur. Il était charitable. Au journaliste qui le questionnait un jour sur le pourquoi de l’apaisement de ses relations avec ses adversaires politiques d’hier, il répondit aussitôt : « mais, moi je suis chrétien ! » Voilà l’humus même d’un cœur profondément touché par la miséricorde.
Un bien arrive-t-il à son prochain? Emile Derlin Zinsou était en exultation! C’est plutôt un malheur? Il va jusqu’à pleurer ! Sans doute s’efforçait-il d’être en lutte victorieuse au-dedans de lui-même contre la jalousie, cette noire tristesse qui s’empare du Béninois que nous sommes et qui nous envahit tout entier, quand le bien arrive au prochain.
Mais nous en étions à faire notre examen de conscience en tant que peuple au sein duquel il a vécu. Si donc un homme comme lui fut mis à l’écart chez nous, au Bénin, nous devons nous interroger, au moment où nous nous préparons à le porter en terre : pourquoi, il y a presque 50 ans, notre peuple n’avait-il pas voulu accueillir l’autorité d’un chef digne et responsable comme le président Emile Derlin Zinsou ? Aucun homme, nous le savons, n’est fait pour être heureux dans l’indignité. Le Bénin, notre patrie bien-aimée, ne devrait-il pas prendre conscience en cet instant-ci d’une nécessaire purification de la mémoire et se dire que c’est précisément ce dont on a voulu le dégoûter comme « zinsoutakouê » qui était et reste en vérité le seul authentique viatique sur le chemin du développement ? Sans l’auto-prise en charge – c’est le vrai nom zinsoutakouê – aucun peuple n’a d’avenir, et il ne saurait y avoir d’exception pour le Bénin. Cela, le président Zinsou l’avait bien compris.
Chers jeunes du Bénin et d’Afrique, le message de ce grand patriote chrétien est vrai. Vous pouvez reprendre le flambeau de la dignité et de l’auto-prise en charge de ses mains et vous l’accompagnerez ainsi vraiment de vos prières.
Chers tous, à l’heure où l’Eglise, plus que jamais, est à la recherche des traces de saints laïcs en culture comme en politique, il me semble que nos prières pour le repos de l’âme du président Emile Derlin Zinsou devraient, elles aussi, prendre cette unique forme qui convienne à ce qu’il a été, à savoir : assumer l’héritage de responsabilité, de dignité, d’auto-prise en charge, qu’il nous a laissé, ainsi que de cultiver l’humus d’un cœur chrétien bon et sans jalousie pour la plus grande gloire de Dieu ! Amen !

(Source: Conférence Episcopale du Bénin du 31 aout 2016)

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